Jouer
Voilà ce qu’a été mon parcours. Il s’agit d’un parcours, d’une carrière qui est sur le point de toucher à sa fin… je pèse bien ce mot, malheureusement trop souvent employé pour parler d’une carrière professionnelle. Ma révélation ultime ? J’y arrive.
Ce parcours, il a été semé d’embûches, de doutes et de retournements en tout genre. Remise en question après remise en question, succès après échec et échec après succès, ce qui devait arriver arriva, et ce qui ne devait pas arriver arriva aussi. De 1994 à 2008, plus 14 ans sont passés, mais je suis arrivé à un point où je ne peux que regarder vers l’avant. Le passé, en position de relégable, est derrière moi, et il est ce qu’il est… dit autrement, je sais et tu sais que je ne serai pas pro, ça, c’est bien admis depuis longtemps. Mais dorénavant, méme maintenant, l’avenir m’appartient. Je dois voir les choses comme ça, et avancer.
Je dois t’avouer quelque chose pour que tout soit clair : après mon opération du genou, revenir au basket n’a jamais été quelque chose de très clair. Car si la période de convalescence et de rééducation a été plus longue (17 mois) que prévu (9 mois), c’est tout simplement parce que je n’ai jamais cru qu’après 9 mois de rééducation assez intense je serais enfin prêt, que mon genou serait bien opérationnel et que je pourrais suivre les indications du chirurgien et du kiné les yeux fermés. Suite à cette première grosse blessure de ma carrière, j’ai été fébrile et hésitant, et je n’ai pas su avoir une confiance aveugle en mes capacités jambières et genouisques. Rien à voir avec mes misérables et risibles foulures de la cheville des années cadet et minime pendant lesquelles je n’écoutais jamais vraiment le doc, reprenais le basket aussi vite que possible et savais que mon corps était suffisamment fort pour tenir le coup. Membre différent, et état d’esprit forcément différent. Le genou, je l’ai compris en étant handicappé, c’est comme les Cavs sans LeBron : sans lui, on ne vaut plus rien. Quand mon genou était inopérationnel à 97%, à cause de l’arthroscopie et de l’affaiblissement soudain de mes muscles de la jambe, même des mouvements très simples m’étaient tout bêtement impossibles. Lever le pied pour enfiler ma chaussette ou extension complète de la jambe : tout ça m’était trop dur, et la confiance en a pris un gros coup.
Je n’ai donc jamais eu le courage de prendre le taureau par les cornes et ma genouillère pour reprendre le sport de ma vie. J’ai eu trop de doutes après avoir vu ce à quoi ressemblait ma jambe presque complètement inerte. Assez inattendu pour quelqu’un qui a pratiqué le basket aussi intensément que moi, et assez incompréhensible pour quelqu’un qui n’a jamais hésité à affirmer sa confiance comme qualité sportive première… Je l’admets.
En fait, j’ai dû attendre qu’on me pousse, qu’on me remette sur les rails. Comme à plusieurs moments de ma carrière, j’ai eu besoin d’une prise de conscience venant de l’extérieur : à PLU, à Marian ou en France, j’ai souvent eu besoin qu’on me donne une petite claque pour que je prenne conscience de ma nécessité d’aller de l’avant et de ne pas avoir peur de l’échec.
Je n’ai donc pas été seul, et j’ai été poussé par des gens qui ont cru en moi, qui ont su que j’avais des moments de faiblesse et de cowardise et/ou qui ont senti que je me devais de prendre une bonne décision. Comme tout basketteur. Qu’on me fasse tort, si on veut, mais j’ai le courage de le dire car j’en suis persuadé : tout basketteur pro, aussi bon soit-il, a eu besoin d’être poussé, coupdepiedauculé par un aîné, un coach, un parent, peu importe son implication et sa volonté personnelle. Chris Paul, Johan Petro, Dwight Howard, malgré tout le respect que j’ai pour vous, avez-vous toujours bien été seuls dans votre commitment, hard work et determination ? Avez-vous toujours eu la force et le courage de travailler dur et de ne jamais abandonner en solitaires purs et durs ? Avez-vous toujours été déterminés, dans un gymnase vide, à prendre des shoots seuls et à vous dire I’ve got to keep pushing myself ? J’en doute… et je ne suis pas dupe. C’est trop facile de faire aduler de jeunes basketteurs-rêveurs comme moi que les valeurs de travail et de motivation sont les seuls facteurs nécessaires à la réussite. Je veux bien croire qu’il y a des joueurs qui ont de grandes facultés de persévérance et de détermination, mais je veux surtout croire qu’on n’est jamais seul.
Si mes parents et mon grand-père ne m’avaient pas offert ces séjours courts et long aux USA, je n’aurais jamais participé à des camps ni joué en équipe varsity, et ne serais bien sûr jamais devenu le joueur que je suis devenu.
Si Coach Whalen n’avait pas écrit « dribbling » dans la colonne weakness de ma fiche évaluative de PLU, je ne serais jamais devenu le bon dribbleur que j’étais en cadet.
Si Peter ne m’avait pas dit la phrase qui tue (your chance is nothing, but you have to take it), je n’aurais jamais autant réfléchi à mes chances d’accession au monde professionnel.
Si Coach Tucker ne m’avait pas répété quelques demi-douzaines de fois que je ne travaille pas assez dur (you don’t work hard enough), je n’aurais jamais été allé puiser les miettes d’énergie qu’il me restait lorsque j’étais à deux doigts de laisser tomber les sprints, les drills et les entraînements par pure fatigue.
Si Nabe du Yayoi Club de Tokyo ne m’avait pas donné une tape sur le cul un soir d’entraînement où j’avais enfin réussi à jouer mon jeu en scorant un nombre conséquent de points, je n’aurais jamais compris que j’étais sur la bonne voie des retrouvailles avec mon niveau d’antan.
Et surtout, si mon pote Gilles ne m’avait pas poussé à venir m’entraîner avec lui un soir de juin 2008, je n’aurais probablement pas rejoué de si tôt, je n’aurais peut-être pas eu tout le courage nécessaire pour reprendre le basket. Je n’aurais peut-être pas eu confiance en mon genou et en mes capacités générales. Et je n’aurais jamais eu la révélation ultime qui sera le point d’orgue de cette histoire. Une révélation, et qu’on en finisse. Une fois pour toutes.
Gilles m’invite à le suivre. Il pense que le basket vaut le coup d’être joué et a un lien avec l’essence du basket que j’ai eu tendance à perdre avec les années de pratique, la compétition et la frustration.. Il me pousse et il a raison.
Il me pousse à revenir. A aller concrètement de l’avant en reprenant contact avec le plaisir, faisant de tous mes doutes qu’une simple histoire ancienne. Après quelques hésitations, je me décide enfin à accepter son invitation en me disant que je ne serai pas au niveau, que je ne pourrai pas jouer à fond ou que je serai chanceux si j’arrive à marquer un ou deux shoots.
Le jour du come-back est un jeudi, dans un gymnase de Tokyo ; ce sera le jeudi le plus révélateur de ces 10 dernières années.
Pour baliser cet ultime moment charnière de ma présence dans l’Histoire du basket, je donne encore toute l’importance qu’il se doit à mon équipement. J’emporte mes Zoom Lebron 2 basses. C’est avec elles que mon genou est allé faire le tour du monde en novembre 2005, mais c’est elles qui me feront revenir ; le deuil a été fait et je n’ai plus peur des symboles. Comme je l’ai dit, je dois aller de l’avant. Fidèle à moi-même, mes chaussettes sont des soquettes mi-longues qui ont la longueur idéale pour le basketteur que je suis. J’ai enfin trouvé la longueur idéale. Mes mollets ne sont pas devenus affutés avec l’âge, mais j’ai appris à vivre avec ce que j’avais. Mon short est noir, comme ceux que j’avais reçus en 1994 de Seattle pour entrer dans l’arène des camps américains. Mon tee-shirt est bleu royal et blanc, couleurs qui rappellent l’Université de North Carolina… sauf qu’il s’agit du maillot de l’OM de Ribéry.
Par grande précaution, je porte à mon genou gauche ma grosse genouillère. Je ne peux reprendre sans elle. J’ai encore trop peur de me faire une hyper-extension ou une entorse, je crains la sensation très désagréable puis exagérément douloureuse d’une entorse du genou.
Je sors du vestaire frais et dispo, tel un basketteur que j’ai toujours été. Je ressens à nouveau la nervosité qui m’envahissait avant chaque match du Crès, en benjamin, en minime, en cadet : le club n’était pas bon, mais c’était comme si toute ma vie dépendait de ces matchs grandioses, pour moi et moi seul. Arrivé sur le terrain, mes automatismes réapparaîssent ; je prends une balle dans un rack, tape quelques dribbles au sol et fais quelques courses avec la balle. Et je réalise que c’est la première fois depuis déjà quelques mois, voire quelques années, que je touche un ballon dans le seul but de jouer pour moi-même. Tout ça, le jeu, les craintes, a tellement été vécu, mais tout ça me semble tellement loin… Jouer pour soi ? Sentir le stress et l’adrénaline monter en soi ? toutes ces sensations que j’avais oubliées… Et dans ma tête, les questions qui s’enchaînent : Comment vais-je shooter ?…Est-ce que je vais être complètement à la rue ?… Comment vais-je vivre le statut d’ancien joueur ?… Ce joueur vient de mettre 3 shoots à la suite… aïe… et moi qui n’arrive pas encore à ajuster mon geste… est-ce que je viens bien pouvoir tenir le coup ?…
Je commence mes échauffements avec de gros papillons dans l’estomac… mes jambes sont fébriles, et mon sourire forcé masque tant bien que mal les litres d’incertitude que je transpire en tentant de suivre les aller-retours des joueurs qui enchaînent machinalement lay-up après lay-up.
Puis nous passons très rapidement aux matchs tout-terrain. Pas de drills, on attaque de suite, sans transition, et voilà que je me retrouve dans la même équipe que mon pote frenchy. Le match débute doucement, lorsqu’arrive une opportunité de contre-attaque. Je me lance sur la droite, en avance. Gilles, qui est en possession de la balle, me l’envoie, je me retrouve face à un défenseur, feinte mon shoot, fais un dribble vers le milieu de la raquette, prends un jump-shot, et marque.
Et voilà le moment charnière, la 2e clef de voûte de mon histoire. C’est le 2e jour. Le 2e jour où je ne suis pas passé pro. Sauf que cette fois-ci la perspective n’est plus la même, l’angle de vue a radicalement changé, comme moi. Un évènement apparemment anodin, une même prise de conscience, mais tout qui prend une forme complètement différente.
Le 1er jour, c’était lorsque Bertrand Van Butsele a annoncé solennellement que je ne pouvais pas faire partie du groupe espoir de Montpellier Basket. Suite à cet appel, je n’ai pas pris le bon chemin, me suis retrouvé dans les abîmes du basket français et n’ai pas pu prendre la voie professionnelle qui m’était si chère.
Le jour où je ne suis pas passé pro, beaucoup de choses ont subitement commencé à s’écrouler.
Le 2e jour c’est le jeudi où je réussis ce jump-shot. Un shoot au beau milieu du Japon, dans un gymnase municipal, parmi des amateurs de basket qui jouent pour le plaisir et dont la vie ne se joue pas à 30 points marqués. 10 ans plus tôt, ce contexte et ces circonstances m’auraient désespéré. Je ne prends plus la voie professionnelle. Je suis avec des joueurs de niveau très moyen alors que je pourrais essayer de rentrer dans la ligue pro. Je n’ai plus la forme olympique. Je pourrais être désespéré, mais je ne le suis pas. Je ne le suis plus. Et ça, je le comprends en un seul shoot. Je reprends et garde ma place dans le monde non-pro et me sens bien.
Le jour où je ne suis pas passé pro, je me suis senti en paix avec mon genou, avec le basket, avec moi-même, avec les autres.
Je parviens à marquer un shoot. Je peux encore entendre les crissements de mes chaussures sur le parquet, mes mains applaudir mon propre tir et Gilles crier « ouaiiis ! » comme un « tu vois, tu y arrives encore ! » ou « tu vois, tu es basketteur ! », voire « tu vois bien que tu aimes jouer ! ».
Personne ne le sait, mais moi je le sais, et Gilles le sait. Ce shoot est le premier que je rentre en match depuis novembre 2005. 3 ans passés sans jouer, ni shooter, ni rien. Ce shoot anihile subitement tous mes doutes concernant mon genou, mais ce n’est pas tout : d’un point de vue mental, tout devient clair, limpide à présent. Enterrés, les doutes. Finie, la frustration, qui n’a plus lieu d’être : je peux courir et je marquer, je peux jouer pour le plaisir de jouer.
Cette fois-ci, la frustration, l’impatience ou la compétitivité parasite ne peuvent plus venir parasiter mon retour dans le sport. Pour de bon. Il n’y aura pas de retournement de situation désespéré ni d’hésitations comme il y en a tant eu dans cette histoire à la progression improbable.
Tous mes sens en ébullition, j’ai su en un instant que j’étais là, encore apte. Mais surtout, j’ai compris le plaisir que procurait le basket et j’ai retrouvé mon lien fondamental avec l’essence du sport.
Jouer. Quel soulagement… quel plaisir… quelle satisfaction ! Je redécouvre ce que signifie aimer jouer. Le shoot, avec le cri d’encouragement de mon pote, débloquent tout. Je me sens libéré, et pour une fois depuis bien longtemps, je comprends que mon amour pour le basket n’est jamais mort. Il s’est simplement égaré de temps à autre, il m’a joué des tours, mais il a toujours été là. C’est exactement l’amour du jeu qui est décrit dans le petit encart que Reverse a consacré à mon blog dans un de ces magazines de 2009. Tel un artiste de jazz, j’ai fait semblant de me perdre en improvisations en tout genre sans jamais m’eloigner du thème principal : l’amour du jeu. Que c’est bon de voir son ballon rentrer dans le cercle, de réussir un geste qu’on ne pensait plus pouvoir réussir…
Je repense à William Gates, mon frère de toujours. Dans les commentaires en voix-off du DVD du film, 15 ans après le tournage, il parle de son entrée à Marquette, de son lien toujours difficile et compliqué avec le basket, de ses errances, de son abandon et de son retour à Marquette, puis de son nouvel abandon, puis de son ultime retour quand il prend conscience de son amour pour le jeu. Il parle des séances d’entraînement effectuées avec le roster des Wizards au début des années 2000, séances pendant lesquelles il a subitement compris que son heure était venue, que le basket était sa vie et que sa chance était maintenant. Puis il cite cette remarque que lui a faite Juwan Howard qui restera à jamais gravée dans ma mémoire, cette remarque qui symbolise tout le très long parcours alambiqué de William Gates comme celui de ton ami Dean27 :
Why did it take you so long ?
Why did it take you so long… Pourquoi m’a-t-il été si laborieux et si long ? Pourquoi comprendre m’a-t-il été si long ? Pourquoi ai-je dû attendre que je me blesse pour enfin ressentir le plaisir de jouer ? Pourquoi avoir laissé le doute et la contrariété me noyer dans le noir quand j’aurais pu profiter de chaque geste, de chaque panier et de chaque victoire ?
Je repense à Kimiko Date-Krum, cette joueuse de tennis japonaise qui atteint le 4e rang mondial à 26 ans mais qui laisse tout tomber. 12 ans après, elle reprend le tennis professionnel et se permet de gagner des matchs WTA, des tournois en appréciant chaque moment et en jouant littéralement chaque match comme si c’était le dernier. Je me met à sa place de joueuse qui voit la fin et qui ne peut que savourer toutes les minutes passées sur un court. Les blessures, l’âge, le mode « je ne sais pas où aller », elle ne connaît plus, car elle n’a plus le temps. Elle a compris le rapport profond et sain qui la liait à son sport.
Et je revois toute ma carrière. Je me revois découvrir le basket américain. J’entends les paroles que j’ai prononcées à moi-même dans la cantine de mon collège, lorsque j’ai décidé d’essayer de devenir professionnel. Je me revois pleurer mes mauvais matchs, engueuler mes coéquipiers de ne pas jouer assez sérieusement. Je repense à mes victoires, mes défaites, mes claques dans la gueule. Je repense à tout le temps passé à ne pas avoir su être en paix avec ce sport que j’ai toujours aimé.
Je revois la NBA. Mike, Mahmoud, Paul. Je revois ma NBA : mon année à Marian, où j’ai vécu les moments les plus durs mais les plus intenses de ma vie.
C’était ma NBA.
Je revois toutes ces longues années pendant lesquelles je n’ai jamais vraiment su faire de ma passion pour le basket un lien affectif sain et équilibré.
Mais la suite de cette saison est limpide. Tout coule de source dès à présent. Gilles me propose de faire partie de son équipe pour deux matchs officiels que son club doit jouer dans la même journée. Les matchs ont lieu une semaine après le premier entraînement que je viens de te décrire. Tout ce que j’ai dans les jambes, ce sont les exercices de rééducation et les séances de jogging que j’ai effectués depuis mon opération. Niveau basket, c’est le quasi-néant. Mais je veux me lancer, car je n’ai plus rien à perdre. Et je sais maintenant que je vais aimer ce sport, autant pendant les entraînements que pendant les matchs, autant pendant les victoires que pendant les défaites, et autant pendant les moments intenses que pendant les moments supposés chiants.
Le premier match officiel a lieu un jour de juin, en milieu de matinée. A ma grande surprise, je marque une vingtaine de points, dont 3 paniers à 3 points en début de rencontre qui nous permettent de prendre de l’avance. L’équipe adverse est lente, âgée, inconfiante, et nous gagnons. Improbable, baby ! Je suis cuit, mais quel plaisir… Le deuxième match est plus dur pour toute l’équipe, évidemment. Après la mi-temps, je n’ai presque plus rien dans les jambes, tout juste assez pour attaquer le cercle. Mon endurance, celle que je vantais en discutant la lenteur de mes pulsations cardiaques, me fait évidemment défaut. Nous perdons, mais en guard, je parviens à reproduire assez fidèlement les gestes qui me caractérisaient en cadet : feintes de shoots, jab steps, aiguillages en ligne de fond, dribbles en pénétration à la Steve Nash. Je retrouve mon feeling pour le sport. Quelle satisfaction…
Je sors du gymanse en fin d’après-midi vidé, les muscles douloureux comme si j’avais pris des béquilles partout pendant 80 minutes. J’ai chaud, le ménisque du genou opéré me fait un peu mal, mais que je me sens bien… Je pousse un gros soupir de soulagement comme jamais. Et je te dis ceci : n’oublie jamais, jeune basketteur, que la satisfaction que tu ressens à la sortie d’un match où tu as donné tout ce que tu avais dans le ventre est une des meilleures sensations qui soient. Le sac sur l’épaule, les muscles tirés, le souffle long et la sensation confirmée d’être basketteur est le mélange de sensations le meilleur du monde. C’est pour des moments comme celui-là que j’ai toujours joué.
A ce propos, je me suis toujours demandé pourquoi est-ce que je veux devenir pro ? et chaque fois que je me posais cette question, l’imagerie mentale qui dominait mes pensées était celle de moi-même, après un match, en survêtement, en train de marcher en boîtant légèrement et en signant des autographes. Ce sont ces moments de satisfaction et de soulagement que j’ai voulu vivre en atteignant le basket pro. Je n’ai jamais vraiment pu me visualiser pro sur un terrain, mais en dehors, ça oui.
Je m’engage donc avec l’équipe « Paul Star » limité, mais déterminé et enfin persuadé que le basket fait partie de moi et que je fais partie du Basket. Un soir d’entraînement, nous faisons un 3×3 et je suis pris par le meneur de l’équipe, un gars pas très technique mais très athlétique ; il a passé un an en NCAA division 2 et a dû faire du bench press au moins 3 fois par semaine. Ce soir-là, il m’arrive encore une fois quelque chose de déterminant : j’essaie plusieurs fois de le déborder, mais je n’y arrive pas. Je décide alors de prendre la position en bas, lui mets quelques moves dans la bouche et réalise petit à petit que mes limites ne sont plus un handicap : si je ne peux courir vite, je peux jouer intelligent, si je ne peux contrôler la balle comme avant, je peux la demander en prenant de la place. J’ai toujours joué selon le principe selon lequel plus on est près du panier, plus il est facile de marquer, et là vu mes limites techniques et physiques, je n’ai pas d’autre choix que de jouer près du cercle si je veux espérer dominer. Et ça marche.
Ce changement de rôle est fondamental pour la suite de cette dernière saison de basketteur au Japon : je vais pouvoir jouer intérieur, prendre des rebonds, taquiner les moves down-low.
Je consacre aussi alors plus de temps avec l’équipe de l’école. Cette fois-ci, je ne conseille plus seulement les jeunes lors de leurs drills, je leur montre comment exécuter, je les challenge, je teste leur engagement physique, puisque je participe aux drills avec eux. Je conserve ce rôle de joueur intérieur, et me range du côté des « grands ». Les jeunes semblent aimer jouer avec ou contre moi, eux qui m’ont souvent entendu expliquer les X and O’s mais qui ne m’ont jamais vu être un X ou un O. Je participe à tous les drills, mêmes les plus éprouvants. Je joue le jeu, rien ne m’arrête. Tous les drills de Toppa (le head-coach du club de l’école) que je pensais chiants à mourir et totalement inefficaces deviennent un moyen comme un autre de jouer et de retrouver la forme: le footwork d’une demie-heure, les drills 3-men tout-terrain, les 1 contre 1 tout-terrain où il faut zigzaguer sur 20 mètres avant de pouvoir déborder et attaquer le cercle. Tout ça n’est plus qu’une partie de plaisir. J’ai la chance de m’entraîner, j’en profite littéralement.
Le 3e match officiel de Paul Star a lieu quelques semaines plus tard, et là c’est la confirmation. Je marque 37 points, prends 15 bons rebonds sinon plus, en jouant simple. Je sais que je suis limité. Je sais que je ne suis pas aussi technique, physique et que je suis loin du niveau polyvalent que j’avais à la fin de mon adolescence. Mais ce sont justement mes limites qui me font subitement réussir.
J’ai appris à me connaître, à savoir et à appliquer des choses simples. Je ne suis plus un bon dribbleur ? Alors je limite mes dribbles un maximum, je n’essaie pas de monter la balle et je dribble seulement une ou deux fois pour prendre un shoot. Je ne saute pas aussi haut qu’avant pour les rebonds ? Alors j’essaie de mieux me placer et de travailler mon timing.
La blessure m’a appris à connaître mes limites pour tenter de me développer au sein de ces limites, et c’est un immense pas en avant que je viens de faire. Je ne cherche plus à exceller partout et à savoir tout faire, car maintenant tout ce que je peux entreprendre c’est un développement à l’intérieur du cadre bien délimité de mes possibilités physiques, tactiques et techniques. Aaah, si seulement j’avais compris cela quand j’étais en phase non-problématique de progression !
Je m’entraîne exclusivement dans des domaines où je sais que je peux être encore bon malgré tout ce qu’il m’est encore impossible de réaliser. Je suis comme un peintre. Je pense aux dimensions du cadre d’abord, puis je concentre toute mon énergie dans ces limites. Je ne cherche plus à tenter l’impossible en visant la toile grandiose. Quelque chose de réussi, même minuscule, me satisfera.
Je me fixe donc des objectifs très précis, sur le court terme. Tout est noté sur un bloc de petites cartes de 8 cm x 4 cm que je garde constamment avec moi (conseil qui était écrit dans la brochure du camp de PLU que j’avais reçue quand j’avais 14 ans). C’est mon pense-bête de choses simples. Le voici tel quel.
Pense-bête basketballistique
Mes 34 (comme le département de l’Hérault) commandements pour demeurer un joueur correct pendant les quelques 5 à 10 années qu’il me reste à jouer avant de ne plus avoir les qualités physiques suffisantes pour rester un joueur correct. Le 1er point est F.O.N.D.A.M.E.N.T.A.L.
1. Connais-toi toi-même
Realistic goals / must be able to accept both his strong points and his weaknesses / not dwell on (s’attarder sur, NDLR) his weak points ; be aware of them and use them as the cornerstone for building success [PLU]
2. Mes points forts ► en abuser
L’agressivité offensive / pénétrer / provoquer des fautes / la prise de position intérieure / le shoot / l’agressivité défensive / le rebond
3. Si quelque chose marche, en abuser, même si je fais 10 fois la même chose
Ex : en 1c1, partir du même côté / faire la même feinte / shooter de la même manière peu importe si les autres pensent que je ne sais rien faire d’autre
4. Aiguillages et mouvements pour avoir la balle !
Je ne peux pas rester immobile / aiguillage en angles / lire la défense
5. Lecture des mouvements : de la balle / des coéquipiers pour un meilleur placement
Ne pas se perdre et perdre mes automatismes offensifs
6. 1c1 : le temps de décision doit être plus rapide
En triple menace, je dois choisir le plus rapidement possible entre : le départ en dribble / le shoot / la passe
7. Je peux encore réaliser ce que je n’ai pas réalisé avant
Etre un meilleur passeur / être un meilleur défenseur / être un meilleur coéquipier
8. En-dessous des 45º = ma meilleure arme est ma pénétration / au-dessus des 45º = ma meilleure arme est mon shoot.
Je dois attaquer là où je suis le plus efficace
9. Stick en défense quand le porteur de balle arrête son dribble !
Se souvenir de PLU ! / c’est une des bases de la défense que j’ai apprise en minimes et en cadets
10. Est-ce que je suis plus fort en départ arrêté ou après avoir posé mon dribble ?
11. Si un joueur pénètre de l’aile et que je suis en poste haut, je dois couper vers le cercle en même temps
12. Drill 1c1 : je ne dois plus être fatigué après 5 paniers à la suite
Attention à conserver une bonne condition physique pour ne pas perdre mon agressivité
13. Le basket est un sport (1)
Basketball is a game that cannot be played properly unless you are in the very best possible physical condition – Sandro GAMBA
14. Le basket est un sport (2) : être athlétique signifie aussi être musclé
Continuer la musculation, en faire régulièrement : pompes / abdos / dumbbells / élastique
15. Travailler et abuser du jump-step à la Lebron
Explosivité et contact ! J’y arrivais bien en séniors, il faut que je m’y réhabitue et que j’en abuse pour passer les défenseurs rapides
16. Ne plus râler systématiquement quand je rate quelque chose ; je dois aller de l’avant
Penser à la prochaine action ; ce que je rate est fini, et tout ce que je peux faire est de jouer mieux la prochaine action 1
17. 29/9/2008 : BILAN
(à améliorer) : vitesse, explosivité, saut / arrêter de râler après une erreur / shoot à stabiliser [lock] comme Chauncey Billups / domination en 1c1. Positif : les lancers-francs (meilleurs que jamais) / jouer en poste haut ou bas / puissance et agressivité en attaque et en défense / pas de relâchement… je suis à fond / j’apprécie le basket plus que jamais
18. Lancers-francs = routine
1. Je fais tourner la balle dans ma main gauche 2. Je dribble 4 fois 3. Je plie mes jambes 2 fois en expirant un grand coup
19. Corriger mon shoot dès que la mécanique n’est pas la mienne !
Attention : à la main gauche trop devant la balle / aux doigts de la main droite qui pointent vers l’intérieur ou vers le bas en follow-through
20. Je ne progresserai pas, dominerai pas et ne gagnerai pas en jouant à moitié
Peu importe l’adversaire, qu’il soit meilleur ou moins bon que moi, je dois être efficace, rapide, agressif… bref, je dois jouer mon jeu
21. ATTAQUE LA LIGNE DE FOND !
Je le sais depuis Marian Catholic ! en attaquant vers le milieu, je risque de m’emfermer, de me faire prendre à 2 et de perdre la balle
22. Il n’y a pas de défense facile !
Believe in it / Play it aggressively / Get high on your man [PLU]
23. Buts des shoots pour ma routine d’entraînements = 16 3’s d’affilée et 92/100 aux lancers-francs
But réalisable : en cadet, j’ai déjà rentré 90 shoots sur 100.
24. VITESSE en contre attaque !
Je dois provoquer la longue passe en sprintant vers l’avant = c’est en allant vite que le meneur me lancera la balle Et si je suis le passeur, je dois lancer le joueur vers l’avant
25. A mistake is not a fault : PATIENCE
Devenir bon demande du temps, beaucoup de temps, et des erreurs, beaucoup d’erreurs
26. Montrer l’exemple
Surtout si je coache… / on peut être meilleur que moi physiquement ou techniquement, mais sur la hargne, je dois être #1
27. Rush back on defense!
Transition! / ne pas laisser tomber, même si l’adversaire est en surnombre
28. Positive imagery
Je mets plus de shoots quand je visualise la balle rentrer dans le panier, surtout aux lancers-francs
29. En défense, je dois toujours uiliser mes bras
Je dois tenter l’interception ou le contre : même si j’effleure la balle, la simple déviation peut permettre de la récupérer
30. En contre-attaque, lorsque j’arrive du côté gauche et qu’un défenseur est là, je peux :
- ralentir ma course, fixer le défenseur et continuer sur la gauche pour un lay-up main gauche
-ralentir ma course, faire des petits pas sur place, et aller vers le couloir central pour un lay-up main droite
- faire un inside-outside main droite, aller vers le couloir central pour un lay-up main droite
- dribbler main droite, emmener mon défenseur vers le couloir central et faire un dribble reverse main droite pour un lay-up main gauche
31. Si je dois crier pour faire exploser ma frustration, je dois d’abord faire ce qui est nécessaire sur le terrain pour mes coéquipiers
32. Si un coéquipier part en contre-attaque (primary offense) je dois le suivre pour :
1. Prendre le rebond offensif
2. Récupérer la passe
33. Si mon adversaire direct est un bon défenseur, commencer par attaquer avec des shoots
Il se rapprochera de moi et je pourrai mieux pénétrer ainsi
34. Lorsque je joue en poste, je suis plus efficace et je peux marquer plus du poste haut
Pense à la première année de catégorie cadet ! N’oublie pas ta taille !
J’essaie d’appliquer tous ces principes valables pour mon jeu, puisque je sais qu’ils me feront avancer, et j’avance. Je retrouve un bon shoot, et parviens à marquer 15 tirs à 3 points à la suite à l’entraînement (ma série du moment…). La dernière fois que j’avais réalisé une telle série, c’était en 1998. Je reprends de la vitesse et de l’explosivité, et réussis à courir un suicide en 27 secondes. Je sais que ce n’est pas extraordinaire, mais quand je me rappelle Coach Tucker de Marian qui exigeait qu’on coure les suicides en moins de 30 secondes et qu’on n’y arrivait pas toujours, je me dis que j’ai quand même avancé. Une fois, mon pote Mike avait parlé d’un arrière connu dans le Chicago South-Side qui courait le suicide en twenty-seven seconds (en séparant bien les syllabes).
Je me sens bien dans mon jeu, je suis heureux de jouer pour jouer. Un pote japonais vient me taper la discute après un match et dit de moi que je suis sawayaka. En japonais, ça veut dire « frais, rafraîchissant ». Ce simple mot concrétise parfaitement le rapport rafraîchi que j’ai maintenant avec le basket. La « rennaissance » que j’avais écrite sur mes Air Adjust Force en 1999 prend forme 10 ans plus tard, avec des Gil Zero et des Blue Chips Supreme.
Les entraînements suivent, les matchs aussi. Automne 2008, hiver 2008-2009, printemps 2009. Je me sens au meilleur de ma forme. Mon identité de basketteur, toujours véritable mais toujours molle, se fige, finalement. Le basket m’a construit, m’a tenu droit et a toujours été là dans les innombrables circonstances favorables ou défavorables de ma vie.
C’est la guitare, la reprise du sport et l’écriture de ce B.L.O.G. qui me fait prendre conscience de tout cela. Je vis avec toi toute ma carrière. D’un simple partage de souvenirs américains entre les entraînements de l’équipe varsity, les méthodes de Coach Tucker et mon trophée de MIP, ce blog est devenu une tentative de clarification de mon identité de basketteur.
Avec toi, jeune basketteur.
Le jeu continue, mon genou tient le coup. Je joue toujours avec ma genouillère de pro. Un samedi, je joue comme si le match était mon dernier. Et c’est mon dernier.
Encore en contre attaque, je me la joue Carlos Arroyo qui provoque la faute de Dwyane Wade sur son double pas (circa Athènes 2004), mais à la réception, le genou se bloque, mon articulation tourne un peu, et je suis obligé de sortir du terrain.
Je vais voir des spécialistes, je crains le pire. Je vais voir la clinique orhtopédique dans laquelle Pau Gasol s’est fait examiner après sa fracture du pied pendant les Championnats du Monde de 2006. Le doc me dit que mon ligament croisé est à nouveau cassé. Puis je vais voir un autre spécialiste qui me dit qu’en fait non. Je rentre en France en automne 2009 et le spécialiste montpelliérain du genou me dit que le ligament n’est pas cassé, qu’il est simplement distendu. Il me conseille de ne pas continuer « les sports de pivot ».
Avant mon retour au Japon, je comprends qu’il est temps. J’ai vécu ma NBA, j’ai fait tout ce que j’ai pu, tout ça tu le sais. Mais j’ai surtout eu la chance de vivre tout ce que j’ai vécu de 2008 à 2009 ; j’ai eu ma révélation, j’ai su que j’étais basketteur pour la vie, que je sois pro, amateur, apte ou blessé. J’ai renoué avec moi-même et, comme je l’ai écrit plus haut, rejouer m’a permis d’être enfin en paix avec moi-même. Si je n’avais pas vécu cette saison je n’aurais pas pu prendre ma décision, mais cette fois-ci c’est clair.
J’arrête. C’est fini. Ma carrière de basketteur est finie. Comme Jordan en 2002 pendant son speech du All-Star Game, je peux m’arrêter en étant en paix. Je ne suis pas dégoûté, et je ne regrette pas ma décision. Maintenant est le bon moment : je m’arrête alors que je me sens bien, que je joue bien et que tout est apaisé dans ma tête et dans mon corps. Lorsque j’attendrai les 35, 40 ans, je ne me sentirai pas veillir et je ne connaîtrai pas la fatalité de me voir ralentir et de me faire doubler par plus jeune que moi. Tant mieux. Il ne me reste qu’à faire un jubilé comme un footballeur et ce sera parfait.
Voilà mon parcours, jeune basketteur. Le parcours d’un inconnu qui n’est pas passé pro mais qui a le mérite d’être unique, comme ton parcours à toi.
Dorénavant, je serai toujours basketteur. Mais je ne reprendrai pas. Je coacherai, ça c’est sûr. En tout cas, quoi qu’il arrive, je serai toujours en paix avec moi-même et le basket.
Et maintenant, comme toujours, l’avenir m’appartient.
————-
C’est la fin de ce blog. Je tiens encore une fois à remercier tout le staff de BasketSession pour l’excellent taf qu’ils font quotidiennement sur le site et pour avoir soutenu mon histoire. Je suis très reconnaissant, et pour mon prochain voyage en France, j’essaierai de passer par Paris et les locaux de BS, je vous apporterai des souvenirs du Japon ! Peace, les gars.
Je remercie aussi tous ceux qui ont laissé des commentaires depuis le début du blog en octobre 2008. Vraiment merci. Franck, Skyluks, Han, magicrafi, energizer/doum-air, Beyond, jipee, Zion, Doctor R, kevoutlapuputte, Tur-K, Negrita, Jordan 81, lolo1977, tonton_Gilles, kangaroo, aezrt, gangsta69, lebjames l’intolérant, tortue géniale, GJ7, Lestat, corentiin, Abdou Arenaz, Hayate, Personne, Nostalgeek, ToMa Majax, eltractor, Hashley, Bouchta, MG13, B.Ball, Vincent Bot, Angelo Tsagarakis, Swiffer, Jo, PhilF, le rageu, Marc Tinguely, pookie_ecko, tutu, Ostertag44, titi, Michael Muresan, Bambara Kolo, buzarjump, h2r, S.T.E.A.C.K., grigri13, Black hattitude, Majesty, AND11, LordByron, ValGal, Will, Zecoocool, harry, Old School, DaRealDude, SkinnyB, StickMan37, Shrek, et tous ceux qui ont laissé des coms sur l’ancienne version du site.
Merci à tous les basketteurs. Merci à tous ceux qui ont fait partie de cette histoire.





























Les commentaires