Contraste et choc frontal
Bonjour Mesdames et Messieurs, votre vol ANA 34-27 a destination de Tokyo-Narita est maintenant pret pour l’embarquement. Veuillez vous munir de votre carte d’acces a bord, de votre passeport ainsi que d’une putain de hargne pour affronter ce qui va vous arriver la-bas. Au nom de toute la compagnie et de toute la France, et en esperant vous revoir -meme si nous savons que vous ne reviendrez pas- nous vous souhaitons un agreable voyage, une belle fin de carriere, et un bon courage.
Voila qu’en l’espace d’une semaine, je traverserai les contrees d’Europe, survolerai la Siberie et la mer du Japon pour finalement atterrir dans un etablissement du secondaire de la banlieue tokyoite, de la tres lointaine banlieue meme… bon, n’ayons pas peur des mots : dans la trouduculdumondaine banlieue. Apres Montpellier-sur-plage, Offenburg-en-Allemagne, Orleans dans l’Orleanais, Roissy en France, Tokyo dans le chaos, je serai de retour pres de la capitale nippone, dans le territoire qui peu a peu est en train de devenir mon pays.
En foulant la terre promise et lors des premieres semaines de ce nouveau sejour (qui s’averera long) je comprends cet aspect fondamental de ma vie, que je sois basketteur ou tout autre chose : plus que jamais, meme si cela m’etait deja assez clair, il m’est de plus en plus difficile de definir ce qu’est mon « home ». J’ai deja du mal a savoir d’ou je viens, quelles sont mes racines, et voila qu’il me devient dur de percevoir les contours de mon « pays ».
Ma terre natale est Montpellier, c’est vrai. J’y suis ne, y ai grandi et suivi ma scolarite. Autant dire que je me suis forcement impregne de tout ce qui a jalonne cette longue periode de ma vie pendant laquelle j’ai fait tate ma premiere balle orange (qui etait jaune d’ailleurs… un ballon mou de baby-basket) et rentre mes premiers shoots. C’etait sur les terrains du stade de la commune estivale de Villeneuve Les Maguelone… les paniers de 3m05 me semblaient trop hauts et les ballons taille 7 trop lourds. Pourtant j’aimais dribbler entre les jambes en relevant la jambe et shooter de toutes mes forces en armant mon shoot bien en bas. Et quand je courais vite et que je mettais un tir en course (j’apprendrai quelques mois plus tard que ce geste s’appelle un double pas, et quelques annees apres qu’on dit aussi un lay-up), ca c’etait chouette. Mon geste favori, mon point fort. Mon amour du jeu est apparu du neant et s’est faconne peu a peu en France.
Mais tu as bien compris depuis que tu as commence a suivre ce blog que le rapport que j’ai entretenu avec ma region du Sud n’etait pas des plus affectueux. A vrai dire, et tu as du t’en douter, je ne me suis jamais completement senti a ma place la ou j’etais, meme si l’Herault est le departement de France que je prefere. Ma tete etait bel et bien tournee vers l’ailleurs alors que mes pieds s’engluaient dans l’Herault. Et puis tant de vacances passees en Allemagne chez mon pere (toutes les vacances de mon enfance), un attachement viceral avec les Etats-Unis grace aux camps et a mon annee determinante a Chicago, et un bon en avant qui me fait faire mon trou au Japon ; tout cela fait que je me suis peu a peu detache de cette terre natale. Les racines, deja faibles et courtes, se sont encore plus fragilisees.
Le resultat est simple : quand on me demande d’ou je viens, j’ai du mal a repondre.
Bref, j’arrive donc au Japon pour enseigner quelque chose qui me lie tout de meme beaucoup a mon pays : ma langue. C’est pour donner des lecons de francais qu’on me donne la possibilite de revenir vivre ici. Le motif n’est plus directement en rapport avec le basket, comme c’etait le cas avec mon depart pour l’Illinois. C’est dommage, mais c’est comme ca. Si j’avais ete pro et suffisamment fort, je serais revenu grace a un contrat avec une equipe de JBL, mais tout cela est bien loin. Maintenant j’ai 26 ans, je dois gagner mon pain a la sueur de mon front, et pas aux courbatures dans les mollets.
C’est un constat qu’avec les forces des choses j’ai bien ete oblige d’admettre, mais cela m’a toujours fait mal au cul. Quand j’avais 17 ans et que je ne vivais que pour et par le basket, il n’y avait pas d’autre priorite que celle-ci. Et si le basket etait prioritaire, c’est parce que j’y croyais, d’une part, parce que rien d’autre n’entrait dans ma ligne de mire, d’autre part, et parce que je m’en foutais du reste, surtout. Puis as time goes by et que le basket a ete submerge de questionnements et de doutes, et il m’ a fallu penser a autre chose pour « securiser mon avenir », comme on dit. Par consequent, j’ai entamme et reussi des etudes superieures, prepare scrupuleusement mon CV pour « mettre en avant mes competences » et affirmer mon « objectif professionnel », et redige a la main des lettres pour montrer mon style haut en couleurs et pour temoigner a mon eventuel employeur de toute ma « motivation » pour travailler avec lui. Bien sur, en bon chercheur d’emploi, j’ai fini toutes ces lettres par la meme formule que tu connais : Dans l’attente de votre reponse, veuillez agreer, etc. etc. Sans aucun remord ni aucune amertume, je suis tombe dans le panneau.
Heureusement pour moi, j’ai trouve un gagne-pain loin d’etre indigeste. En enseignant le francais, je peux mettre a profit ma petite experience et mon savoir acquis grace a de venerables etudes superieures. Je peux travailler avec des jeunes, et ca c’est quelque chose que j’ai toujours aime. Surtout, je suis dans un lycee, ce qui signifie que je vais pouvoir coacher a nouveau des jeunes de la tranche d’age que je prefere : les 15-18 ans, des cadets du nouveau monde.
Rappelle-toi mon experience en France : pris soudainement par la fievre du coaching, je m’etais occupe de quelques groupes de jeunes et avais senti une grande satisfaction a voir les resultats de mon investissement et de mes efforts pour eux. Seulement l’experience s’est malheureusement terminee en queue de poisson et je n’ai pas pu aller au bout de ce que j’avais commence. J’etais dans un club de village qui survivait difficilement au milieu de l’eminent club de foot et de l’omnipotent comite des fetes, qui prenaient a eux deux la grosse part des subventions offertes par le village, alors tu comprends bien la galere.
Mais la j’arrive au Japon, je travaille dans un lycee, baby. Tu as lu Slam Dunk, tu as regarde Olive et Tom, n’est-ce pas ? Bon. Tu sais comment cela fonctionne alors, et tu connais toute la ferveur qui peut exister dans le sport des jeunes, surtout pour le baseball et le foot. Pour le basket, je vais t’en parler.
La ou je suis, comme partout, il y a un club de basket. Qui a un gymnase avec du parquet. Qui a une salle de musculation. Qui s’entraine tous les jours. Tous les jours ! Qui a deux etudiantes que l’on appelle des managers qui offrent leurs services pour plier les survetements des joueurs, s’occuper des premiers soins, encourager les joueurs et s’occuper de tout le materiel.
Etc. Je vais te decrire la situation petit a petit. Mon blog n’est pas informatif, mais il faut quand meme que tu te rendes compte que je debarque la dans un contexte apparemment ideal pour un joueur-coach motive comme moi. Bien que je n’ai presque pas taquine le Spalding pendant 3 annees a Tokyo et une annee a Compiegne, le coaching est toujours une activite en suspens qu’il me fallait reprendre tot ou tard. Alors quand le coach responsable de l’equipe de garcons a su que j’avais une longue experience de joueur et d’entraineur et m’a demande de venir l’aider a s’occuper de son equipe, j’ai tout de suite repondu par l’affirmative. Une chance comme celle-ci ne se rate pas.
Au Japon, comme aux USA, education et sport coexistent dans n’importe quel etablissement. Au niveau minime et cadet, voire au niveau senior, on porte les couleurs de son ecole, et pas les couleurs du club de son quartier ou de sa ville. Dans les lycees, il n’y a pas de probleme de subvention, puisque le montant accorde a chaque club fait partie du budget de l’ecole, attribue par le « rectorat » du departement, donc par extension par le Ministere de l’Education japonais. Pour etre plus clair, on ne manque pas de moyens et on a donc tout ce qu’il faut, sinon plus. Un jeu d’une trentaine de ballons cuir, des panneaux d’affichage a 1000 euros, des plaquettes autocollantes pour oter la poussiere de la semelle des chaussures, et j’en passe. Les joueurs ont chacun un jeu maillot/short d’entrainement reversible aux couleurs de l’ecole ainsi qu’un survetement personnalise (le prenom du joueur est brode sur la manche gauche) avec une grosse broderie sur le dos ou, sous le nom de l’ecole, est marque : 籠球部 [club de basket]. Le tout signe swoosh. S’il vous plait.
Je tombe des nues devant toute cette abondance. C’est vrai que la disponibilite de tout cet equipement me fait dire que c’est de bonne augure pour la suite des evenements, et qu’a partir de la, au contraire, je crois qu’on peut envisager quelque chose de bien, meme s’il ne faut pas s’enflammer, mais surtout, si je tombe la bouche comme on dit pres de Montpellier, c’est que je me retrouve face au contexte favorable au developpement de tout basketteur, face a ce a quoi j’avais eu la chance d’avoir acces dans mon lycee de Chicago mais que j’avais betement laisse.
Quand j’etais moi-meme cadet, je m’entrainais avec des ballons en caoutchouc, parce que les cuirs etaient reserves aux matchs ; le sol de salle d’entrainement etait soit un revetement plastique uniquement jouable quand il etait propre, soit un sol en beton recouvert d’une couche de peinture vieille d’une vingtaine d’annees, alors quand on allait jouer dans une salle qui avait du parquet, c’etait l’aubaine, et on n’en revenait pas comme c’etait confortable et cool de jouer sur le meme sol que les pros ; les 30, puis 24 secondes etaient comptees par l’arbitre, et celui-ci nous annoncait « dix ! » quand il ne restait que 10 secondes avant de shooter, puis sifflait quand le shot clock etait a bout ; nous avions des maillots batards de marque inconnue, avec des flocages dignes de l’AS St Etienne de 1974, et bien sur aucun survetement : et moi, tout ce dont je revais, c’etait de me lever du banc en degrafant les boutons pression de mon pantalon d’un geste vif et d’etre all-business.
Mon premier contact avec cet equipe est un choc frontal. L’equipe est riche : il ne manque pas de materiel, et encore moins de joueurs… a mon arrivee, le squad (qui n’est pourtant compose que de 1e et de 2ndes) comprend…
…32 joueurs.
Toppa (c’est le nom que je donne au prof de sport/entraineur de l’equipe) m’invite quelques jours apres mon arrivee au Japon a aller l’aider a coacher un match amical qui a lieu a domicile contre un lycee d’un autre departement. Dans la chaleur etouffante et collante de notre gymnase, je transpire. Dehors, il fait une chaleur tropicale, et dedans, aussi, il fait une chaleur tropicale. Pas de ventilation, pas d’air, et 35 bons gros degres. On supporte. La chaleur est la meme pour tout le monde, qui en chie, alors aucune raison de se plaindre. Il n’y a pas de ventilateur dans le gymnase ? Et alors ? C’est partout comme ca ! On n’est pas au centre de remise en forme.
Toppa me demande de l’assister, puis s’en va comme ca, en me confiant toute l’equipe pour un quart-temps du match, ou pour un « semi-match » (2×10 minutes), je sais plus. Et je sais encore moins gerer cette equipe qui me semble trop grande. Je ne connais aucun joueur, leurs points forts, leurs strategies, rien. Je rentre de plein fouet dans le basket academique et serieux, dans le monde du « bukatsu ».
Je n’envisage pas encore d’integrer un club en tant que joueur : la tache qui m’attend avec ce groupe de jeunes n’est pas des plus aisees. Je vais faire de mon mieux dans ce contexte basketballistique radicalement nouveau que je presenterai plus en details dans mon prochain post.









Killeeeeeeer!


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